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philippe robert Autour des marges
[quarante-neuf
didascalies] |
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à Christine |
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Mesdames et Messieurs [1] Je me propose, comme à mon habitude, de vous parler de quelque chose. En l’occurrence, il s’agit de la marge qui est des marges. Mon ami Jean Attali qui devait en être n’est pas là mais au Canada. Peu importe. Ou cela importe puisque c’est de lui que naît cette intervention. Jean a l’idée presque nerveuse de la marge. Quelqu’un dit une image [2] Sur la marge, on pourrait imaginer de dire rien, par exemple. Qu’elle est du blanc, ce qui n’est pas visible ou plus autrement un lieu que l’œil ne prend pas, par habitude, en considération. Ce, pour moi, est aussi le lieu du ou des pouces. La marque de l’attente –l’oxydation du texte, l’idée probable que les mots en un ensemble soumis feront du feu ou périront par leur conglomération – cette marque d’attente appelle [elle m’a alors appelé à la nourriture] au parcours. Les yeux avec leurs doigts astreints regarderont donc ce qui est montré. Quelqu’un dit une image [3] Drôle d’exigence que celle que m’impose ce texte : émettre des images de marge en elles, entre deux, dans l’antre d’elles. À l’heure où ce texte circule, je n’ai aucune idée de la nature de ces images. La nature de ces images fait, depuis longtemps pour moi, partie du désastre. De quel droit je vous donne ces images choisies ? J’envisage des images de travers et recadrées. Ce qui me semble être assez con du point de vue. La marge est un truc qui cadre la lecture. Mais bon, j’envisagerais bien de discuter avec vous, tout à l’heure, d’une autre possibilité, celle qui envisage la marge et l’image comme un lieu possible de copulation. Quelqu’un dit une image [4] Après tout, Jean Attali n’étant pas (merde, c’est pas vrai, il est là au Canada), je pourrais envoyer la sauce des images textuellement. Je suis ici tellement plein d’images à dire. Alors que seront ma jouissance et mon opportunité à les commenter ? Misère de misère, par mille j’envisagerais avec vous être au bord de ce qui est présenté. Je souligne « est présenté », un lieu pour moi, un envisageable. De l’ordre du muet que nos corps mettent un certain temps à mettre au point. Regarder la peinture dans des canapés. Ou partir avec la peinture se reposer dans des canapés avec, en bouche, du biscuit ou des herbes folles. Quelqu’un dit une image [5] C’est décidé. Vous êtes trop envahis pour que je puisse finalement sur un petit mur de cette plate-forme vous y mettre des images. Je les garde dans ma poche. Quelqu’un dit une image
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[6] Les livres se font peu à peu ou par accident. L’accident du livre a été entre moi et Christine Deknuydt le principe même de Marge à faire et Marges à faire. Il sera difficile tout au long de ces quelques notes d’en expliquer ou d’en exprimer la teneur. Toujours est-il que le titre, les titres donc, naissent alors d’une fin. La fin d’une intention. Revenons-y plus tard, si vous le voulez bien. Quelqu’un dit une image [7] La marge me fait souvent penser à la mare, de manière métonymique. Le lieu des lieux, celui qu’envisagent les enfants aventuriers et, au soir, embourbés. La mare serait la marge, donc. Envahie et entourée d’enfants prêts au pire : le meurtre, le meurtre et le meurtre. Celui, bien sûr, des animaux. Quelqu’un dit une image [8] Il doit bien y avoir une corrélation [ce n’est pas le mot dont je veux] entre les vocables et l’immédiat auquel ils renvoient. Quelqu’un dit une image [9] J’aurai jusqu’à demain et à plus tard pour en dire plus. Quelqu’un dit une image [10] Mais ce soir, je vais aller me coucher, près des livres et dans les draps. Le lit est l’espace de la marge, marge de conditions. La condition du pluriel, alchimique et osseuse. Le corps couché éprouve, s’il en a l’envie, chacune de ses parties : les os, les muscles, l’aponévrose et les choses innommables. J’émettrais bien d’autres hypothèses comme celles par exemple des nymphes ou des sorcières, ce qui s’écrit ou ce d’où l’on écrit. Mes draps m’envelopperont jusqu’à demain avec en tête la fatigue de ce monde pour les images. Quelqu’un dit une image [11] Les images sont à côté, tout exprès. On leur a même fait un mur de plus. Une page de plus. Ces images qui sont des peintures sont au plus près de textes lus ou écrits, innombrables. Elles sont constellées de mots qui forment des phrases, énigmatiques ou souriantes. En fait, elles sont peut-être énigmatiques parce qu’elles font penser au sourire des chats du Cheshire. À l’évocation de ces chats d’intrigue, je me souviens tout à coup d’une mare de larmes encombrée d’animaux et d’un poème qui évoque quelque crocodile jouant avec sa large queue dans les eaux du Nil. Quelqu’un dit une image [12] Cela dit, il me semble que c’est moi, ce soir, avec vous qui m’écoutez qui suis à la marge. Dans la marge de ce qui se montre, plongés que nous sommes dans l’obscurité. Une nuit comme un bord ; une nuit comme un doigt qui longe paresseusement ou vite ces Conversations anachroniques. Une visite d’aveugles en somme. Quelqu’un dit une image
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[13] Nous étions alors en voyage au Mali. Ce jour-là, installés à l’une des tables rondes de l’Hôtel de l’Amitié de Bamako, Jean Attali et moi avons entamé une discussion à propos des livres Marge à faire et Marges à faire. Réellement, je ne me souviens plus du tout comment cela est arrivé, pourquoi cette conversation est arrivée sur le tapis. Elle dura le temps du repas. Mais elle continue aussi d’ici vers le Canada si lointain. Nous avions alors évoqué des choses douloureuses mais aussi notre appétit commun pour le dessin d’une marge. Cette conversation qui se poursuit ce soir – dans des silences qui conviennent bien à la chose – cette conversation on pourrait l’intituler Conversation a-géographique, non ? Quelqu’un dit une image [14] Cette quatorzième didascalie pourrait être expiatoire. Une bonne fois pour toute. Marge à faire et Marges à faire, cela a pris cinq années pour les concevoir, les réaliser et les diffuser. Après leur conception et entre leur réalisation et leur diffusion, Christine Deknuydt n’a pu voir l’achèvement de ces Marges. Il me faut maintenant ces Conversations anachroniques – un titre juste et douloureux – pour faire le deuil de ce fait. L’idée du, des titres, est venue assez rapidement après qu’elle m’eut montré sa maquette : je lui dis alors, simplement et sans plus réfléchir, qu’il ne lui restait plus qu’à trouver les marges, à faire les marges. D’un accord tout aussi rapide et presque sans parler, nous décidâmes que ce serait le titre du livre. Depuis leur parution, je n’ai que très peu feuilleté les pages de Marge et Marges. Je m’imagine autrement à promener l’un de mes doigts – le pouce sans doute – sur les marges de Marge sans ouvrir les yeux. Paradoxalement, c’est devenu un espace vide, pas vu, pas parcouru. Et je m’essaie, ce soir, à ce paradoxe. Quelqu’un dit une image [15] Une marge pour celui qui la dessine (c’est l’écart, l’entre-deux, l’interstice) une marge est un souci et une pensée. Une phrase bien péremptoire pour dire que tel lieu est fleurissant à souhait. Sa définition est bien pauvre dans le dictionnaire qui n’envisage son utilité qu’à la gauche et à la droite de la page. Toujours l’idée des doigts. Il y a aussi les blancs de tête et de pied, ces blancs qui permettent à l’œil de ne pas trop se perdre en cours de lecture. Je la considère comme un espace, au même titre que la plage ou les déserts qui sont une succession de marges mises en abîme. La marge est une espace à remplir de désir, c’est dire de digressions et de bifurcations. J’ai dans l’idée que tel lieu, lorsqu’on se prépare à le faire, ressemble un peu à la promenade, à l’espace de la promenade : l’errance. L’errance est un lieu juste de contrôle. Comment m’expliquer et vous expliquer cela ? Dans son contraire, peut-être, lorsque l’on parcourt un livre sans marge ou pire avec peu de marge : un livre serrant le cerveau, l’esprit pris dans un étau, sans respiration, sans air et sans pause possible. Quelqu’un dit une image [16] Christine avait particulièrement le souci de l’encadrement et celui aussi de quand s’arrête le dessein, je parle du dessein pris par le dessin. Ces images – je tiens beaucoup à parler d’images à propos de l’œuvre de Christine, quitte, tout à l’heure, à engager d’autres conversations contradictoires sur ce mot flou et trop précis à la fois – ces images, je les vois comme du texte, notes et notules du précis d’un monde, une terre de contes en l’occurrence. Quelqu’un dit une image |
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[17] Le pluriel, que j’utilise de manière compulsive (ou plutôt convulsive ?) quand j’écris, tient dans le fait qu’il peut nous mener à deux endroits différents. Dire, par exemple, que je vous parle en ce moment de la marge plutôt que des marges, change l’état d’écoute. Le pluriel me permet le doute, l’hésitation, ne pas trop savoir de quoi il s’agit. Je n’aime pas trop savoir, lorsque je suis exposé à regarder savoir à quoi l’on me propose d’être à regarder. Il me semble que je peux tourner le dos ou, comme tout à l’heure, frôler, seulement frôler les images qu’on m’invite à emmener dans ma couche. L’abécédaire et la liste, la réitération et la duplication, la multiplication et son obsession fondent la pensée au loin. Le corps ne peut pas supporter trop longtemps d’être subjugué, il doit être transporté ailleurs, en un lieu de solitude. Je suis toujours assez offensé par l’image. Elle doit me donner du temps. Quelqu’un dit une image [18] On s’énerve qu’une conversation puisse être emplie de silences. Ces silences font et défont la conversation. Elles sont comme de la ponctuation. Un corps immiscé dans un autre corps. La répétition fait cela : dire derrière, une manière d’emporter avec soi le reste à faire. Quelqu’un dit une image [19] L’exercice est délicat qui veut que l’on attende que cela vienne. Que cela vienne au bout des lèvres comme à celui des doigts. Chaque hésitation entre ces didascalies ponctue. Quelqu’un dit une image [20] C’est une chose compliquée de regarder ce qu’a fait l’autre debout et d’en parler assis. Ce décalage m’intrigue assez et me titille le cerveau. Je peux me libérer de vous mais en partant. Avec en tête le truc d’y revenir. D’une autre manière. Une autre navigation, ce dont me parlait Jean Attali alors que nous étions en Afrique. Quelqu’un dit une image [21] Je m’écarte peu à peu de la marge. Y revenir, c’est dire des contes. Quelqu’un dit une image [22] Et puis quel est cet écart entre ce que l’on va faire et ce qui est fait ? Une marge d’erreurs au pluriel qui donnent de l’air au gouffre. Quelqu’un dit une image
[23] Je viens d’envoyer les vingt-deux premières didascalies au Canada, à Jean Attali. Ce sont moins la ou les réponses que leur attente qui m’intéressent ici. Vous dire cela. Vous le dire. Ces bouts de textes sont partis. Ils s’adressent désormais, alors que je n’ai pas encore fini d’écrire. Ceux-là, les textes donc, me brûlent les doigts. Je fais une pause et reprends le cours plus tard. Il fait soleil au-dehors. J’attends la nuit. Ou, en tous les cas, la fraîcheur du soir. Tout bouge trop pour continuer. Les lignes et les animaux tremblent. La lumière n’arrive plus à se cacher derrière les nuages. Quelqu’un dit une image |
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[24] J’ai commencé Marges à faire, le livre de texte qui accompagne celui d’images, par la fin. Par Principe de l’oignon qui correspond au dernier chapitre de Marge à faire. Pour mémoire, les textes de Marges à faire reprennent exactement l’ordre indiqué par Christine Deknuydt dans Marge à faire. Ce qui nous a semblé être un principe. J’ai conçu l’écriture de Marges comme une espèce de banquet. Enfin, c’est ce dont je me rappelle. J’avais sous les yeux (et bien plus puisque je les ai scannés à tel point que cela est devenu presque médical) les dessins pris (choisis) pour faire le corps même de Marge à faire. L’ensemble a été subdivisé en chapitres. Chacun des titres de chapitre est imprimé sur une feuille volante. Légère et quelque peu transparente. Je pense que l’idée de la feuille volante et légèrement transparente correspondait à l’idée de ne pas faire chapitre. Plus une chose détachable du corps. Le Principe de l’oignon qui est donc la dernière partie de dessins dans Marge à faire est le déclencheur d’écriture, celui qui me permettra de me libérer des images, des rassemblements d’images. D’éplucher longuement chaque zone. Je me demande si l’on peut parler de zone plutôt que de périodes ou d’intérêts. Encore une discussion à avoir tout à l’heure. Tout à l’heure peut aussi bien être dans un an. La zone de pensée. De la zone de pensée dont on écarte plus l’infini et ce qui n’est pas terminé. Voilà, je n’arrive pas à raconter ce repas à l’envers que sont les Marges à faire. Mais bon… Quelqu’un dit une image
[25] Ce dont je me souviens très bien c’est de l’incompréhension qu’avait Christine Deknuydt à propos de ce mec qui mange du boudin et le chie illico. Un truc de transformation, de transmutation, un corps traversé de part en part par du boudin. Quant à moi, j’aimais assez l’idée que le corps soit tout à coup un grand tube. Me rappelant le bébé dans le tuyau de la baignoire. Une image obscène qui en proposait une autre mais inversée. Quelqu’un dit une image
[26] J’ai repris un peu avant le soir, par énervement, n’oubliant pas les heures qui passent. Tout à l’heure, je rejoins quelques amis qui ont inventé ces moments. Avec eux, j’espère avoir le temps de parler de l’obscurité à faire afin que nous y soyons ce soir. Je dois finir ce texte demain ou après-demain afin d’avoir le temps, tout le temps de le récrire. Jeudi, je viens voir Conversations anachroniques pas finies. Un temps d’écriture pour moi. Juste au bord. Quelqu’un dit une image
[27] Revenir à la marge, quoi qu’il en coûte à la logique. Quelqu’un dit une image
[28] Ah oui ! Parler de l’économie. L’autre jour, un ami avec qui je fais un livre me demande si cela n’est pas trop grave quand un texte ne prend pas toute la page. Cela me rappelle illico un autre livre que j’ai fait quelques années auparavant. À propos de la corrida. Très peu de texte. Beaucoup d’espace, de blanc. Une danseuse – cela m’a été rapporté – critique vertement cette utilisation éhontée du papier. Elle ne supporte pas le vide, ce qui m’étonne pour une danseuse. La marge doit être un truc dispendieux, le plus excessif possible. Il est rare qu’on l’accepte. Quelqu’un dit une image |
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[29] J’écris les deux dernières didascalies pour fermer la parenthèse. Faire en sorte que tout cela s’installe dans une hypothèse. Celle de ne pas finir. Laisser tout en suspens. Recommencer le texte après les discussions infinies pleines de bières et de fumées. Après le lit et ses draps enveloppants aussi. Après le brouhaha et après les silences. Quelqu’un dit une image
[30] Au lendemain, je cherche dans la bibliothèque un exemplaire de Marge[s] sans le trouver. En vérité, chaque exemplaire ne fait que passer par la maison. Il est assez vite donné, assez vite envoyé. À quelqu’un qui l’attend. Moi aussi, j’attends un exemplaire. J’aimerais relire les aphorismes de Christine, ces phrases imprimées en noir sur du papier rouge. J’attends un exemplaire et ne l’aurai finalement pas. Je décide de remplacer Quelqu’un dit une image par Quelqu’un lit une phrase. Quelqu’un lit une phrase
[31] Je suis attelé à mon sexe et hume du géranium. Le
vent a, pendant que je pisse au mur, porté à mes narines l’une des fleurs
empotées. Les frôlant, elle inverse le processus d’écriture. Pour un instant.
Je mets un temps assez long à comprendre le pourquoi de ces didascalies.
J’avoue que je viens d’en lire un peu à la famille. Cela m’a permis la
correction et puis une phrase d’elle qui me dit le doute, tout le doute
porté en ces didascalies. J’en reviens assuré et merdique. Je pense tout à
coup à Perdre est une chose humaine, un texte à pas finir. Ce qui est à côté et qui
m’enthousiasme, c’est l’infinitude des gestes. Comme si, de toutes les façons
et malgré l’accident, cela ne finissait pas ou ne pouvait pas être fini. La
peinture, c’est décidé, est un truc à pas finir. Mais mes narines sont
embaumées, quand même…
Quelqu’un lit une phrase
[32] Revenir
à la marge. Cela doit être une phrase entendue ou lue quelque part. Revenir
à la marge cela me fait penser au gauche, au maladroit, à la maladresse.
Un emploi, l’exercice et l’usage du raté. Essayer de rater quelque chose. Revenir
semble s’extraire de la maladresse. Ce qui m’étonne en promeneur. Revenir sur
ses pas et dans ses traces correspond alors à une succession d’erreurs, à de
la tromperie. Faire un essai et puis le transformer. Quelqu’un lit une phrase
[33] Je relie Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman. Un texte que, pendant longtemps, j’avais envie de vous lire. Il a été, je pense, l’un des liens entre moi et Christine. Le livre est ce soir tout à côté de moi. Je n’en extrairai rien qu’un morceau. Ce texte est une lumière, une lumière de blessures qui dit bien, me semble-t-il, la difficulté de faire. Voici : « Mais tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l’espace d’une seconde ou l’espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie. » Quelqu’un lit une phrase |
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[34] Une chose à
laquelle je n’ai pas pensé : on me demande où seront Marge et Marges
lorsque je lirai Autour des marges. Posés à côté ? Mais à côté de
quoi ? Je m’en vais dormir… Quelqu’un lit une phrase
[35] L’horizon
est maintenant défini. On n’espère plus aucune grâce que celle du déplacé.
Avec lui, je me rends au précis, celui du détail, et au fragment. Je ne vois
plus très bien de quoi je vous entretiens. Quel est l’objet ? La
marge ? Mais comment vais-je continuer la palabre ? Je résiste mais
suis aussi dans l’obligation d’aller voir que ce qui se montre est montré.
Une saleté, la poussière dans l’œil et dans l’âme. Âme est un mot très
difficile à dire et à écrire. Notre monde, peut-être, n’en veut plus. J’ai,
ailleurs, parlé de l’âme à propos des fils électriques et du violon. Ces fils
comme le violon sont des passeurs. Un peu comme la cosmogonie de Christine
Deknuydt. Encore une éventualité de contradictions ou mieux encore des
conversations. Quelqu’un lit une phrase
[36] J’envisage de publier ces didascalies afin qu’on puisse les embarquer. Je dis souvent qu’écrire c’est récrire. Pourquoi lire cela ne serait-il pas relire ? À voix haute, à voix basse, assis, debout, couché. À voix basse n’est peut-être pas la bonne expression. La lecture silencieuse l’est-elle vraiment ? Il me semble que les mots font un sacré vacarme dans nos crânes. Ça tempête sec à l’intérieur. Les idées traversent nos esprits mais pas forcément à pas de loup. Ou alors des loups avec des ongles acérés. Je me demande, pour en finir avec cette trente-sixième, si la digression a un peu à voir avec la didascalie. Quelqu’un lit une phrase
[37] Lundi. Jean Attali m’envoie quelques images depuis le Canada. Chose étrange : dans le lot il y a des cartes postales anciennes de Dunkerque et Malo-les-Bains. Les a-t-il embarquées où les a-t-il trouvées là-bas ? Mystère. J’imagine Jean, plongé dans la mélancolie et son bain – à l’instar du Des Esseintes dans À Rebours de Joris-Karl Huysmans – tenant à bras tendu l’une de ces vues. Logiquement, je prévois d’imprimer l’ensemble et d’empocher le lot dans mon pantalon. Par ailleurs, il m’indique que le soleil se couche là-bas six heures plus tard qu’ici. Plus tard par rapport à quoi ? Doit-on voir dans ce message anecdotique une allusion à notre sujet ? Je suis perplexe et m’en vais donc faire un tour dans le potager. Quelqu’un lit une phrase
[38] Je vais voir ailleurs où l’on me parle de champignon, de lichens, d’algue et d’anus. Où la marge est cette bordure qui entoure le thalle de plantes sans feuilles, tige ni racines et que l’on classe parmi les végétatives. Une bordure qui semble si fine à ma mémoire (je pense plus particulièrement aux algues) qu’il me semble qu’elle fait comme un passage, un glissement sans rupture entre la plante elle-même et l’air qui l’entoure. Il me semble que cela ressemble à de la couleur extrêmement diluée qui file au plus profond du papier, l’air en quelque sorte de l’image. Bon, on m’indique aussi une chose assez étrange qui me fait sourire : la marge de l’anus. C’est quoi, en matière d’anatomie, la marge de l’anus ? Les plis solaires qu’évoque Georges Bataille ? La margelle juste avant le puits sombre ou le volcan inversé ? Mystère ! Quelqu’un lit une phrase |
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[39] Je n’ai rien à la maison de Christine si ce n’est un tout petit dessin. Il est épinglé au salon. Je le photographie et décide d’en mettre le résultat à la page de titre d’Autour. Sur la droite du dessin, on voit surgir une énorme poule, le bec ouvert, un bec avec des dents de loup, de crocodile ou de requin. Elle court après quelques lièvres – deux pour être précis – avec l’envie en tête de les dévorer. J’y vois assez rapidement le télescopage entre deux dictons. Puis, je me dis qu’il doit y avoir, cachée, une troisième phrase. Mais laquelle ? En-dessous du dessin, il y a « juin 97 », ce qui est très clair mais n’éclaire pas ma gouverne. Je retourne au salon, décroche le petit dessin et y lis au dos : « Bodegon » en haut et « Christine K » en bas. C’est quoi Bodegon et pourquoi Christine K ? Quelqu’un lit une phrase
[40] Quelques instants plus tard, la toile me balance la reproduction d’une peinture de Francisco de Zurbaran intitulée Bodegon. Un dictionnaire d’espagnol vers le français va me sauver pour un petit moment : Bodegon c’est « taverne » et « nature morte ». Pour la petite histoire, l’œuvre de Zurbaran représente quatre pots ou vases posés à même une table ou sur des assiettes en étain. La lumière qui scrute les céramiques arrive depuis la gauche de la toile. Le fond est très sombre. Bodegon est peut-être un acte de pleine jouissance, celui de la ripaille, en même temps que celui du meurtre. Pour K, j’hésite à me promener dans la bibliothèque : La Métamorphose ou le livre de Dino Buzzati ? Le requin peut-être ? Quelqu’un lit une phrase [41] Finalement je reviens de la bibliothèque en m’apercevant que je n’ai plus L’Anus solaire. Il me le faut d’ici à vendredi. C’est vrai que je n’en ai pas encore parlé – à part pour celui de Stig Dagerman – mais j’envisage d’emmener (embarquer ?) les livres qui m’ont aidé à naviguer. Cela fera un tas entre vous et moi. Je pourrai parfois y poser la main. Ceci m’intrigue puisque cette idée nous renverra (ou elle nous renvoie) au début, à des gestes du début alors que je lirai ceci (ou que je suis en train de lire ceci) presque à la fin d’Autour des marges. Encore une fois, cela a-t-il vraiment de l’importance puisqu’il qu’il n’y a pas vraiment de textes ici. Des trucs d’hésitation tout au plus. Quelqu’un lit une phrase
[42] Bon, j’y reviens : « La poule aura les dents du requin et courra deux lièvres à la fois. » Sans jamais réussir à les dévorer, irrémédiablement arrêtée par l’image bien que s’y engouffrant violemment. Tout ce cinéma peut éventuellement nous renvoyer à la tortue et à son hypothèse. La troisième phrase de l’énigme singeant un principe. Qu’y a-t-il d’immobile dans ce dessin ? C’est vrai, les lièvres sont un peu plus véloces, plus légers, moins appuyés du crayon que l’immonde gallinacé. Il n’y a guère d’interstice entre la pointe du bec et la queue du traînard. L’autre a sacrément filé. Cela suffira-t-il pour ne pas finir en charpie. Va savoir ! Quelqu’un lit une phrase
[43] Avons-nous parlé ensemble avec Christine de la cruauté ? Pas sûr. Ou alors dans la littérature. Cet outil dont, normalement, j’avais dans l’idée de vous entretenir. C’est pourtant un triangle très aigu qui tend son périmètre entre les mots, les animaux et la cruauté. Quelqu’un lit une phrase |
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[44] À quels
interprètes s’adressent ces didascalies ? De quel jeu s’agit-il ?
Cela gigote peut-être dans les creux, ceux des coquillages, à l’intérieur de la
divagation. Le jeu est l’écoute, celle d’un tout petit instant. Pas plus
qu’une parenthèse en suspens, sans rien autour. Des marges, que des marges.
Tourner autour du pot pour être, à un moment donné, coincé par les mots et
leur image. Se placer juste dans cet écart. Quelqu’un lit une phrase
[45] L’exercice est assez difficile qui veut que l’on parle d’une chose dont on a beaucoup plus le sentiment physique que moral, philosophique ou intellectuel. La marge, je l’ai dit plus haut, n’obsède finalement que celui ou celle qui en décide l’épaisseur. Pas la largeur mais l’épaisseur. Celle qu’il y a, par exemple, entre le thalle et l’air. Infime et à occuper. J’aime me préoccuper de la marge. D’autres, avant moi et bien plus sérieusement, en ont calculé les dimensions, ont trouvé entre elles et le corps (c’est-à-dire le texte) une forme d’harmonie en utilisant toutes sortes de calculs savants ou magiques. Qu’est-ce que la marge pour un philosophe ? Jean Attali me parle un peu, au travers de son envoi d’images, de ses amours. Une réponse merveilleuse d’un philosophe à la question de la marge ! Je pense aussi à ces gens qui scrutent notre univers en essayant d’y déceler les bords. Les bords du monde, la marge de l’anus. Quelqu’un lit une phrase
[46] J’arrête ici. Quarante-sept et quarante-huit sont écrits depuis longtemps. Quarante-neuf se fera après-demain. Tout à l’heure, je relis à voix haute de un à quarante-huit. À la fraîche, bière et crayon à la main. D’ores et déjà, je sais qu’il y aura des manques, des oublis, de l’omission. Quelqu’un lit une phrase [47] Il faut finir. Ne pas se laisser avoir par l’oubli. La tête ne peut pas tout retenir, il lui faut les doigts. Que peuvent les doigts pour le cerveau ? L’obliger tout à fait normalement à des impossibles, à des contorsions et à des arabesques. L’obliger aussi au vertigo, à la réitération, à l’infini. Des spirales de mots jetés aux autres, des spirales d’images jetées aux autres. La spirale est un dessin qui édicte à la fois sa propre existence mais aussi celle qui la dessine au creux de la gravure. Un dédale constitué de deux chemins : l’un nous amène à l’autre tandis que l’autre nous conduit au premier. Une manière d’envisager le monde et ses bords. Quelqu’un lit une phrase
[48] Bien. Je pense à Christine, à son œuvre. Je pense à l’œuvre aujourd’hui faite de notes et de notules. Demain c’est jeudi qui est la veille de ce soir pour vous et moi quand je lirai ces quelques pages. Comme l’autre soir, après Le Principe de l’oignon, j’embarquerai les images. Je vais en finir avec ces didascalies sur place, près des Conversations anachroniques, et reviendrai en transcrire la quarante-neuvième chez moi. Protégé, à l’abri des images. Au matin, j’aurai fait faire deux sortes de gravure pour cette prochaine exposition qui est Rien est invisible. Rien est invisible est un chapitre de Marge à faire, je crois. Un titre qui nous ramène en boucle à la marge, sans son pluriel : un endroit, tout compte fait. Quelqu’un lit une phrase |
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[49] Jeudi. Je
reviens de la Plate-Forme. Quelques Conversations anachroniques sont
déjà installées au mur. D’autres, jonchent le sol. Il doit bien y avoir là un
millier de conversations possibles. Au repas du midi, après quelques bières,
nous évoquons l’absence de toute allusion à la sexualité dans l’œuvre de
Christine Deknuydt. Est-ce si évident que cela ? Nous émettons l’idée
que cela s’arrête au bord, juste au bord de la chose. Plus loin, on préfère
le mot « stoppage », plus juste semble-t-il. Le stoppage
comme on l’utilise en couture. Pour arrêter ce qui file, ce qui risque de
filer. Dans la conservation, par exemple. Les écarts se calculent qui seront
les entre-deux – ou les silences ou des marges multiples – de ces Conservations.
Nous évoquons encore la respiration (l’exhalaison ?) des œuvres qui
continuent leur lente mutation, leur lente transformation. Pour l’une
d’entre-elles c’est d’autant plus flagrant que le verre d’encadrement est
constellé de taches dues sans doute au travail mystérieux de la chimie
utilisée. Avec quelque acharnement, nous nous permettons d’en laver la
surface visible. Rien n’y fait, le résultat de la réaction résiste. C’est au
dos du verre, à l’intérieur du cadre. Qu’est-ce donc que la surface visible d’une
plaque de verre ? Y a-t-il un côté invisible du verre, un côté auquel le
doigt n’aura plus jamais accès ? Dans la voiture qui me ramène à la
campagne, je pense à cette signature : de la peinture, des images pas
arrêtées, qui continuent leur étrange alchimie. Cela m’évoque le vacarme des
mots fait en tête dont je parlais tout à l’heure. Quelque chose de bruyant et
de sourd à la fois, d’invisible ou de parfaitement visible pour celles et
ceux qui ont du temps. Ce temps donc, qui n’aurait rien à voir avec la vie.
C’est dans cette marge mouvante, mobile que j’ai écrit ces didascalies, sans
en mesurer la fatigue. De celle que l’on éprouve, celle aussi qui fait la
salade. Et de n’en être pas sûr. Cette œuvre est rare qui lorsqu’elle fait
converser ses parties, bouge jusque dans son accrochage pour le regardeur.
Embarquer celles-là dans d’autres conversations est l’exigence de ce
triptyque d’expositions que sont Le principe de l’oignon, Conversations
anachroniques et Rien est invisible. Quelques chapitres d’un livre
à venir.
Notes : Mardi soir,
l’orage a fraichi l’air. Le lendemain matin, je vais à la recherche de L’Anus
et ne le trouve pas. Au soir, dans le dictionnaire, en cherchant le dessin d’une
spirale je tombe sur celui du Labyrinthodonte dont je ne sais absolument
rien. L’animal est beau qui entame une danse. Je le mettrais bien en
frontispice. Vendredi matin, je relie les cinquante exemplaires d’Autour. Je
pense utiliser un sparadrap diaphane.
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Ces 49
didascalies
ont été
lues le 16 juin 2006
à La Plate-Forme, Dunkerque |
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