Christine Deknuydt : le signe de la fragilité,
par Catherine Delvigne

D'un tel accord, ils se correspondirent que le serpent fendit sa queue en fourche Tandis que le blessé serrait ses pieds ensemble » Dante, Enfer Chant XXV.

L'univers de Christine Deknuydt est peuplé d'objets, chaises et tables, et d'êtres hybrides. A travers lui, elle tente de donner vie à un monde ambigu. Les éléments représentés ont un caractère fluctuant. Leur sens n'est jamais fixé de manière définitive. Le travail de l'artiste utilise des matériaux hétéro­gènes et incompatibles qui donnent au tableau et à la représentation une très grande fragilité. Cette fragilité devient le signe d'une double mise en question, celle de l'oeuvre comme entité matérielle et celle du monde repré­senté.

Entre deux.

Les objets ou les êtres figurés sont à peine identifiables et toujours situés dans un « entre deux » ; entre deux états, entre deux modes d'existence. « Météore » (1992-93) est une des œuvres les plus significatives de ce fonc­tionnement. Nous sommes plongés dans un espace indéterminé, égale­ment gazeux et liquide, lumineux et obscur, où flotte, où vole, dans lequel est projetée, par lequel est entrainée une forme tout aussi indécise, à la limite de l'isolable. Un mouvement anime le tout dont on ne saurait préciser ni la cause ni l'effet. II trouve une expression plastique dans l'orientation et le rythme des coups de pinceau sur le support de métal et dans l'altération provoquée par l'action des produits associés contre leurs natures. La peinture nous place donc devant un continuel renvoi, entre la métamor­phose des figures et la dissolution, l'autodestruction du matériau. Milieu aérien ou aquatique, envol ou immersion, table animalisée, chaise anthropomorphe, les éléments de la représentation nous confrontent à une incertitude, un déplacement.

La métamorphose.

Dans son livre « Le monstre dans l'art occidental », Gilbert Lascault précise les rapports qu'entretiennent le spectateur et l'artiste avec des œuvres qui mettent en scène, d'une manière ou d'une autre, une des catégories du monstrueux : « Dans un univers où la métamorphose serait possible, aucune connaissance n'aurait de sens.(...) Implicitement, les métamorpho­ses reposent sur une étrange ontologie, elles engendrent une logique singu­lière : l'être n'est pas ce qu'il est, le même et l'autre s'identifient. Chaque objet, chaque être porte en lui des puissances multiples et contradictoires, qu'il peut faire passer à l'acte immédiatement ». La métamorphose et l'hybridation sont deux phénomènes auxquels Chris­tine Deknuydt a constamment recours. La connaissance de l'œuvre échappe ici autant au spectateur qu'à l'artiste elle-même. Non seulement les matières utilisées, produits pharmaceutiques, acides, soufre, soude... asso­ciés à des supports de papier ou de métal, donnent par leurs contacts et leurs mélanges des réactions imprévues et destructrices, mais ces phéno­mènes continuent à se développer et à produire leur effet secret et pervers bien après l'achèvement de l'œuvre. L'œuvre est donc en sursis. Elle s'achemine indistinctement vers plus de vie (une autre vie ?) ou vers la mort. Les figures sont détruites ou modifiées de telle manière qu'elles ne sont plus ce qu'elles étaient. Elles sont soumises à la contrainte d'une transformation perpétuelle, mettant en question leur identité. II y a donc passages, glisse­ments constants entre une forme et une autre, entre la forme et l'informe. En conséquence, le processus de production entre en conflit avec les élé­ments figurés au moment même où il en renforce le sens.

L'informe.

A propos d'Henri Michaux, dont les textes ont toujours interressés Christine Deknuydt, Gilbert Lascault met l'accent sur le sentiment de danger qui naît de l'émergence de l'informe. « La perversion de la matière tend finalement à sa propre abolition, alors la forme devient vague, menace indécise, à peine existante, d'autant plus redoutable ; règnent à ce moment les présences de proies, les rapaces de l'invisible, les ombres hyènes. Les grandeurs se transforment, géants et nains pullulent... ». La figure du nain fut plusieurs fois utilisée par Christine Deknuydt, il y a quel­ques années. Ce thème, aujourd'hui abandonné, eut dans les oeuvres d'alors, la fonction de cristalliser le rapport à l'oppression, à la menace. II venait en contrepoint de l'image de la table. (« Le nain I », 1988). Les chaises, les tables, les nains... semblent s'être maintenant rassemblés en une image plus abstraite, plus ambiguë, mais qui joue le même rôle. « La chaise orange » (1990) nous regarde comme un être vivant. En s'humanisant, elle nous renvoie à nous même avec le sentiment d'une vague inquiétude, impossible à situer. II n'y a plus de repères. L'espace est inqualifiable. Le haut et le bas sont confondus. Les êtres sont également légers et lourds, statiques et animés. Ils se noient dans le fond et, dans le même mouvement, tentent d'émerger du chaos. (« Projection » 1991). Les matières utilisées sont fluctuantes, nées de mélanges aux effets incontrôlés. Ces êtres sans nom nous déséquili­brent, nous obligent à réitérer sans cesse les mêmes interrogations quant à leur nature, leur existence, le lieu où ils évoluent. Ces chaises, ces tables dont les pieds brusquement s'amolissent, devien­nent charnelles.

La figure.

A l'intérieur de la représentation de ces êtres hybrides, la figure du double est souvent reprise par l'artiste. Des personnages symétriques, des chaises doubles, des espaces partagés en deux parties égales se font face comme des taches sur un papier plié. (Double-personnages, 1992). Cette relation au double suppose un déplacement permanent de l'identité et du rapport à l'autre (ou au même). Les espaces sont cloisonnés par le traitement du fond ou par l'utilisation des matériaux (surfaces insolées, papiers décolorés). Des relations multiples et contradictoires s'installent entre les parties. II y a hybridation, fusion, incom­patibilité, attirance, répulsion. Certaines œuvres indiquent nettement leur caractère figuratif. « L'Hybride » (1990) ressemble, sans ambiguïté, à un personnage. Ce sont alors les élé­ments du fond qui remettent en cause son intégrité. La figure est attaquée, effacée par d'autres formes qui lui sont superposées, avec lesquelles elle entre en conflit ou fusionne. D'autres peintures, par contre, semblent abstraites. (« Soufre », 1992). Si figuration il y a, nous sommes dans le domaine de l'infra-humain, de l'infra­animal. II s'agit d'un monde d'avant ou d'après le monde à la lisière de l'existant, du visible, de l'identifiable. En d'autres termes, les éléments qui créent l'ambiguïté dans la lecture de l'oeuvre, se situent à différents niveaux et sont exprimés de différentes manières. L'usage du matériau, sa précarité, le caractère de la figure, son hybridité, la nature de l'espace non qualifié, la référence à un temps hors des limites de l'histoire, sont les différents registres à partir desquels s'inscrit le déplacement. Paradoxalement, l'élément caractéristique et en quelque sorte stable de l'œuvre de Christine Deknuydt est le recours sans cesse réi­téré à l'Indéterminé. Cette recherche du fluctuant et de l'indécis marque également l'oeuvre d'Odilon Redon. II en fera même un but à atteindre, un espace de communi­cation avec le spectateur.

« Produire chez le spectateur une sorte d'attirance... dans le monde de l'Indéterminé ». (O Redon).

Le titre.

Parallèlement à ses peintures, elle crée de petites oeuvres sur papier dont fait partie la série des « Animés ». Ces réalisations ont une facture plus libre que les grandes peintures. Les matériaux incompatibles sont encore utilisés mais le processus de production est plus simple, plus rapide, à la limite de l'automatisme. II ne s'agit en aucun cas de dessins préparatoires mais d'une activité autonome qui accompagne celle de la peinture proprement dite. La figuration est plus ou moins affirmée même à l'intérieur d'une même série. Comme les œuvres de plus grandes dimensions, ces productions portent très souvent des titres. Ces titres sont de divers ordres. Certains dési­gnent un groupe d'œuvres qui traitent du même thème. Malgré cela, cha­cune des petites peintures garde son autonomie et peut être regardée indé­pendamment des autres. En cela, il ne s'agit pas à proprement parler d'une série. Le rassemblement sous le même titre signale plutôt un moment de l'interrogation de l'artiste, une des voies par laquelle elle aborde la mise en forme de son monde intérieur. D'autres titres se retrouvent à des moments différents de la production et sont liés à la permanence de certains thèmes tels que l'hybride. Ces peintu­res peuvent alors être très différentes dans la forme ou dans la technique employée. Qu'ils soient liés à l'évocation succitée par l'ozuvre (« Météore ») ou aux matériaux utilisés, (« Soufre ») les titres qui désignent les peintures ont toujours un caractère imprécis, général. Le travail de Christine Deknuydt investit donc tous les stades et niveaux de son élaboration de façon à mettre en lumière une problématique centrale : l'impossibilité de fixer le sens de la peinture. L'œuvre se veut délibéremment et obstinément ouverte. Elle interroge la nature de la représentation et le rap­port que celle-ci entretient avec le créateur d'une part, et le spectateur, d'autre part. II ne s'agit en aucun cas d'une oeuvre discursive. Aucune stra­tégie, aucune critique qui mettraient en cause le corps social ou le statut de l'artiste comme production culturelle ne sont ici énoncées. L'interrogation n'est pas non plus d'ordre purement formel. Le discours de l'art sur l'art lui est étranger. Le rapport que le travail de Christine Deknuydt tente d'établir avec le monde est plutôt d'ordre ontologique. La sensibilité avec laquelle l'artiste suggère cette relation, lui permet de créer une peinture de la fragilité, qui met en oeuvre ses limites et son exis­tence.

Catherine Delvigne, 1993

(Réproduit avec la permissin de Catherine Delvigne)